Tranche de vie
J’ignore pourquoi je me souviens précisément de ce moment de mon enfance ni pourquoi j’ai envie de le raconter.
Au moment où je l’écris, je ne sais pas encore si je le partagerai car je suis persuadée qu’il n’intéressera personne.
Je devais avoir 6 ans et j’avais été prise d’une forte fièvre qui ne passait pas.
Ma mère avait appelé le docteur Philippe qui s’était déplacé dans notre bled perdu. D’habitude nous nous rendions à son cabinet en ville au guéliz de Marrakech mais cette fois-ci je devais vraiment être mal pour qu’on le fasse venir.
Je l’avais trouvé moins impressionnant en civil qu’en blouse blanche boutonnée jusqu’au cou.
Le docteur Philippe sortit de sa grande sacoche en cuir la boite en acier inoxydable dans laquelle il rangeait ses instruments. Avec sa lampe frontale, tel un spéléologue, il ausculta ma gorge. Puis à l’aide de son otoscope le fond de mes oreilles. Il pointa sa lampe de poche sur mes pupilles. Donna un petit coup de marteau sur mes rotules. Bref, en conclusion, il ne trouva rien de spécial et préconisa une prise de sang.
Puis il alla s’assoir à la table de la cuisine pour remplir une ordonnance, ma mère lui offrit un café avec des petits gâteaux qu’il ne refusa pas.
Les jours suivants, mes parents m’emmenèrent dans un hôpital du quartier de la Mamounia pour cette prise de sang. J’ignorais comment on allait procéder pour retirer du sang de mon corps. Dans un salle de soin, un infirmier tout de blanc vêtu attacha d’abord un garrot autour de ma frêle épaule, me demanda de fermer mon poing très fort puis dirigea une aiguille vers le plis de mon bras. En même temps que mon poing, je serrais très fort les dents.
À ce moment-là, mon père eut la bonne idée de mettre sa main sur mes yeux pour ne pas que je sois impressionnée ce qui m’inquiéta d’autant plus et je me mis à pleurnicher. Je me revois les yeux et le nez dégoulinants dans sa main. Il me tenait fermement pour ne pas que je gigote. J’étais tétanisée et, malgré tout, j’essayais de voir par le mince interstice entre ses doigts ce qui allait se passer. Autrement dit, je pus tout voir : l’aiguille qui s’enfonce, le piston et les petites pipettes de verre qui rougissent de sang.
Un petit pansement fut posé et nous sommes repartis. J’étais soulagée. J’avais trouvé que la piqure était moins douloureuse que celle des vaccins.
Sur le chemin du retour, mon père me demanda alors ce qui me ferait plaisir pour me consoler. Je ne m’y attendais pas du tout et je mesure aujourd’hui tout l’amour et l’inquiétude qu’il y avait dû éprouver.
J’ai dit un disque de Marisol et nous nous sommes rendus dans le seul magasin de disque de Marrakech où j’ai choisi un 45 tours de Marisol. A l’époque, elle était aussi populaire que Joselito, nous les avions vus tous les deux au cinéma en plein air.
Il s’est avéré ensuite que la pochette ne correspondait pas exactement au disque.
Sur notre tourne-disque Teppaz j’écoutais en boucle les chansons de Marisol. Il faut dire qu’à l’époque il y avait peu d’artistes pour les enfants.
J’avais appris par coeur cette chanson que je chantais à tue-tête dans le garage car la pièce résonnait bien et amplifiait ma voix. Lorsque je l’écoute aujourd’hui je la trouve insupportable...
https://youtu.be/nCw45UmaU4k?si=Lbglt-O8w5aNvKt8

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