Le voyage raté

Tout démarrait mal et peut-être aurait-il fallu être plus attentif aux signes avant-coureurs.  


Nous étions un tout jeune couple, encore étudiants.


Deux couples amis nous avaient proposé de partir au Maroc avec eux pour les vacances d’été au mois d’août. 


L’ennuyeux, c’est que dans l’école où j’étais élève, pour ne pas faire de jalousies, le choix des vacances était tiré au sort et j’avais tiré juillet. Il était cependant possible d’échanger ensuite entre nous.


Une des élèves vint alors vers moi et me dit : 


  • Je veux bien échanger mon mois d’août avec toi mais il faut que tu saches que ça me fait ch… de te le demander parce que je ne t’aime pas. 


Interloquée, je demandai :


  • Pourquoi tu ne m’aimes pas ?


Et l’autre répondit :


  • Je ne sais pas, tu ne m’as rien fait, on ne se connait même pas mais j’aime pas ta tronche…


Je m’étais regardée dans la glace…


Enfin, l’important était d’avoir obtenu le mois d’août.

 

Par économie nous n’avions pris que deux voitures : Michel et Martine dans leur deudeuche sans la banquette arrière pour mettre tous nos bagages, Dédé et Bouboule dans leur voiture quatre places avec Christian et moi comme passagers. 


Le jour du départ de Lyon, sur l’autoroute : panne de carburateur.


Il avait fallu sortir de l’autoroute en marche arrière par une bretelle d’accès. Et oui, c’est véridique…ça ne serait plus possible aujourd’hui.


Après la réparation,  le voyage continua sans problème jusqu’à Perpignan. 


Arrivés sur la côte, la nuit était tombée et quelqu’un lança l’idée d’un bain de minuit. Enthousiastes, nous avons tous sauté nus à l’eau. C’était une première pour moi. Chacun de nos mouvements dans la mer dessinait des arabesques d’un bleu phosphorescent. Une féerie lumineuse. J’ai su ensuite qu’il s’agissait de phytoplancton bioluminescent. J’en garde un souvenir magique. Je ne savais pas encore que ça serait le plus beau moment du voyage. 


Nous avons ensuite repris la route de nuit en nous relayant au volant, traversant l’Espagne jusqu’à Algésiras. Au petit matin, nous avons embarqué sur le ferry pour passer le détroit de Gibraltar.


J’ai oublié notre arrivée à Ceuta au Maroc mais ce dont je me souviens bien c’est que durant notre première nuit sur le sol marocain, nous nous sommes fait attaquer sur une plage par un groupe muni de gourdins. Il avait fallu leur donner de l’argent pour avoir la paix. Christian et moi avions mis de côté quelques sous gagnés avec des jobs d’été auxquels mon père avait généreusement ajouté un billet de 500 francs. Je le revois avec émotion lorsqu’il l’avait glissé dans la main de Christian en lui disant : « Je te confie ma fille ». Heureusement, Christian l’avait soigneusement plié en quatre et camouflé dans un repli secret de son porte-feuille. Il a longtemps gardé cette habitude. 


À Fès, lorsque nous nous sommes garés près des remparts, un homme a surgi d’on ne sait où pour nous demander de payer l’emplacement. Dédé, furieux, est entré alors dans une rage folle et s’est mis en serrant les dents à foncer avec la voiture sur le malheureux qui ne savait où se réfugier. Échaudé par notre mésaventure de Ceuta, il avait cru que ça n’en finirait jamais. Nous nous sommes tous efforcés de le calmer et de le ramener à la raison et avons réglé les quelques centimes demandés. Il est vrai qu’il n’y avait rien d’officiel dans ce mode de gardiennage, l’homme portait une djellaba avec une capsule de yaourt accroché à la poitrine. N’empêche qu’à notre retour de la visite des souks, il était toujours là, à surveiller l’auto. 


À Marrakech, nous avons rejoint un camping pour la nuit et Bouboule a sorti les tentes, c’était elle qui était chargée de se les procurer, mais au moment de les dresser, il y avait un hic : des piquets uniquement pour deux tentes. Nous nous sommes alors dévoués, Christian et moi, pour dormir à la belle étoile mais on nous avait mis en garde contre les scorpions qui pullulaient dans le camping et, toute la nuit, j’avais l’impression de sentir des pattes de bêtes me grimper dessus. 


Malheureusement, c’est ici que notre voyage au Maroc s’est arrêté car les deux couples se sont disputés violemment, sans doute à cause de ces piquets oubliés, et ont décidé de se séparer. 


Christian et moi, pris dans ce conflit, n’avions pas d’autre choix que de rester dans la voiture de Dédé et Bouboule. 


Michel et Martine avaient choisi de rester au Maroc et Dédé et Bouboule de remonter en Espagne.


Nous nous sommes jurés à cet instant de ne plus jamais repartir à plusieurs et sans notre propre autonomie. D’ailleurs, nous avions si besoin d’être enfin seuls que nous avons demandé à être déposés à la gare pour rejoindre la frontière française. Là, nous avons sauté dans le premier train où était indiqué FRANCIA. Le problème c’est que nous pensions arriver sur la côte méditerranéenne alors que la destination était Hendaye. Nous l’avions compris trop tard. Le train, très lent, s’arrêtait à toutes les gares. Le voyage dura 24 heures.


À Hendaye, nous nous sommes mis au bord de la route pour faire du stop. 


J’étais si fatiguées que je m’étais endormie sur le talus. C’est alors que je me suis soudain sentie soulevée du sol et projetée très brutalement dans le fossé par Christian qui voyait foncer droit sur nous un énorme camion dont le chauffeur, certainement endormi aussi, ne maîtrisait plus sa trajectoire. Le camion, rugissant comme un animal, zigzaguait dangereusement, ses roues mordant l’accotement dans un inquiétant fracas de tôle.

 

J’ai ensuite le souvenir flou d’avoir été pris par un automobiliste qui espérait faire un brin de causette mais nous en étions incapables, nous dormions assis. Il nous laissa à Pau. 

 

Là, nous nous sommes écroulés épuisés sur la pelouse d’un rond-point.


Au petit matin nous avons repris notre marche en suivant les panneaux qui indiquaient la gare. C’est alors que nous avons trouvé sur l’herbe encore mouillée par la rosée matinale, des objets semés sur le bas-côté. Il y avait un attaché case, une caméra, un appareil photo, un cahier de compte ainsi qu’une trousse contenant des bijoux et une liasse d’argent. Alors, sous mes yeux étonnés, Christian très décidé a ouvert la portière d’une auto dans la file qui s’était formée à l’entrée de ville, demandant au conducteur de nous déposer d’urgence à la gendarmerie. Nous nous sommes assis sur la banquette arrière et le chauffeur stupéfié n’a pas pu refuser.


Les gendarmes nous ont expliqué alors que la veille il y avait eu un vol dans une voiture sur le parking d’un hôtel et qu’ils avaient arrêté une voiture suspecte ralentissant exactement à l’endroit où nous avions trouvé le larcin.


Après un interminable interrogatoire et notre déposition, ils nous ont informés que les victimes auraient nos coordonnées si elles souhaitaient nous récompenser. Ils ont même précisé que la courtoisie française était d’offrir dix pour cent de la somme totale. Puis ils nous ont conduits à la gare de Pau et nous avons enfin pu prendre un train pour Lyon.


Nous n’avons jamais eu de nouvelles des victimes. 


L’aventure touchait à sa fin mais à l’arrivée de nuit à Lyon, dans la maison des parents de Christian, tout était bouclé, ils étaient partis en vacances et nous n’avions pas les clés. 


Heureusement Christian connaissait une technique pour ouvrir un des volets de la terrasse. 


Voila comment s’est terminé ce voyage raté.

Commentaires

  1. C'est un voyage peut-être raté, mais une aventure réussie !
    Je n'ai jamais vu une organisation, aussi pointue soit-elle, réussir sans le facteur "super chance". Partir avec des amis est TOUJOURS une mauvaise idée si l'on ne veut pas écorner cette idée là qu'ils sont de vrais amis...
    Merci pour ce récit captivant. Un vrai plaisir à lire.

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    1. En effet Jiru, l'adversité nous apprend sur nous-mêmes et sur les autres. Mais sans le facteur malchance je n'aurais jamais raconté ce voyage.

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  2. Quelle aventure ! Il est toujours délicat de partir en vacances à plusieurs... D'autant plus délicat lorsque l'on n'a pas l'autonomie que procure un véhicule à soi, si les relations tournent au vinaigre.
    Les voyages en moto ont cet avantage ;-)
    Quoi qu'il en soit, j'ai adoré lire ces péripéties.
    Vous avez eu de la chance ; en ouvrant les volets, de nuit, un voisin aurait pu appeler la police ;-)

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